Au cours de l’année 2026, découvrez les organisations fondatrices européennes et africaines qui composent le Réseau francophone d’éducation aux médias et à l’information (REFEMI) à travers les propos d’un de leurs représentants. Ce mois-ci : Serge Barbet, directeur du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (CLEMI), ancien journaliste, ancien conseiller au ministère de l’Éducation nationale à partir de 2014 avant de travailler au CLEMI en 2017. Chevalier des Palmes académiques et chevalier des Arts et des Lettres, il est également le président du REFEMI depuis sa fondation en 2024.
Quelles sont les raisons qui vous ont motivé à vous impliquer en éducation aux médias et à l'information (ÉMI)?
L’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 a été décisif. Je travaillais aux côtés de la ministre de l’Éducation nationale et nous étions confrontés à une propagande très dure de la mouvance djihadiste sur les réseaux sociaux. Mon passé de journaliste m’a poussé à agir, car je voyais bien le danger pour notre jeunesse d’un accès direct à ces vidéos, faute de modération. Certes, en France, l’ÉMI était déjà dans les priorités de l’Éducation nationale depuis plusieurs années. Le CLEMI existait depuis 1983 et faisait un formidable travail, en fédérant les acteurs de l’enseignement et des médias. Mais il fallait accélérer, passer à une autre échelle. Consciemment ou non, nous sommes encore dans cette mobilisation de « l’après Charlie », avec beaucoup de questionnements, parfois des doutes, quant à notre capacité à proposer un autre modèle d’accès à l’information. Et puis nous avons vécu d’autres tragédies. Souvenons-nous que Samuel Paty a été assassiné parce qu’il enseignait la liberté d’expression à ses élèves. Nous n’avons pas d’autre choix que de nous mobiliser et d’agir.
Quels sont les plus grands défis actuels de votre organisation?
Nous vivons des mutations radicales qui font craindre une déshumanisation du monde. Les projets d’intelligence artificielle (IA) que développent les laboratoires chinois ou américains sont bien réels. Ils visent à créer un modèle géant capable, demain, de réaliser toutes les tâches cognitives mieux que la moyenne des humains. En même temps, nous voyons les progrès que permettent les IA dans de nombreux domaines des sciences et de la santé. La révolution numérique est aussi une révolution informationnelle. Dans ce secteur, qui a tout à voir avec les enjeux de démocratie, les inquiétudes sont totalement fondées. Les acteurs de la presse et des médias sont phagocytés par les géants du numérique et ce qui se passe aux États-Unis nous alerte. Quand les médias s’effacent, c’est le populisme qui l’emporte. 65% des Français pensent que la liberté de la presse est aujourd’hui menacée dans notre pays. Les trois-quarts de nos concitoyens sont aujourd’hui conscients des risques liés à la désinformation étrangère. Notre plus grand défi est de parvenir à éveiller les consciences sur ces enjeux et d’être toujours à la pointe de la créativité dans un paysage de l’EMI qui s’est énormément développé en l’espace d’une décennie.
Quelle réalisation fait votre fierté et celle de votre organisation?
Ma plus grande fierté est de constater que le CLEMI a inspiré de nombreux acteurs à travers le monde ! La création au Québec du CQÉMI en novembre 2021 m’a profondément marqué. Je l’ai vécu avec un immense bonheur ! D’autres initiatives ont vu le jour, comme le projet de CREMI au Cameroun porté par l’équipe d’Éduk-Média. Puis la création du REFEMI, en octobre 2024, a été une nouvelle étape qui s’inscrit dans une logique de rencontre, d’ouverture et de dialogue. D’un bout à l’autre de la planète, nous voyons que nous sommes confrontés aux mêmes défis et c’est dans cette coalition que nous pouvons avoir de l’impact. Le CLEMI a toujours travaillé dans cette perspective multilatérale. Les coopérations que nous menons avec les pays d’Amérique latine, d’Afrique centrale ou d’Europe, comme le dialogue que nous avons avec plusieurs d’Asie du Sud-Est ne sont pas qu’un motif de fierté. Elles témoignent de la volonté de nos sociétés de sortir des logiques d’affrontements qui déchirent le monde autour du choc entre blocs impérialistes. Notre mission consiste à renforcer la résilience des populations civiles et, en quelque sorte, à tout faire pour « éviter que le monde ne se défasse », comme l’écrivait Albert Camus…
Le REFEMI en bref
Le 3 octobre 2024 lors du XIXe Sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts, en France, sept organismes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique du Nord voués à l’éducation aux médias et à l’information (EMI) ont fondé le REFEMI. Il s’agit du Centre de liaison de l’enseignement et des médias (CLEMI, France), la Conférence intercantonale de l’instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin (CIIP, Suisse), Les Bénévoles de l’EMI (Côte d’Ivoire), Polaris association (Sénégal), le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CSEM, Belgique), Eduk-Média/CREMI (Cameroun), et le Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information (CQÉMI).
Les sept organismes poursuivent quatre grands objectifs : la formation des formateurs en EMI; la production de ressources pédagogiques; la recherche et le partage d’expertises; le développement de la gouvernance de l’EMI dans l’espace francophone.

