Pleins feux sur le RÉFÉMI : Yao Assiedou Alexis Koffi, ou l'ÉMI comme impératif civique

Pleins feux sur le RÉFÉMI : Yao Assiedou Alexis Koffi, ou l'ÉMI comme impératif civique

 

Au cours de l’année 2026, découvrez les organisations fondatrices européennes et africaines qui composent le Réseau francophone d’éducation aux médias et à l’information (RÉFÉMI) à travers les propos d’un de leurs représentants. Ce mois-ci : Yao Assiedou Alexis Koffi,  chercheur en sociologie criminologique, ingénieur pédagogue et chargé de projets au cabinet IPCE à Abidjan, Côte d'Ivoire. Il est également secrétaire général des Bénévoles de l'EMI, première organisation ivoirienne de jeunesse dédiée à la lutte contre les désordres informationnels. Depuis 2020, il a formé plus de 15 000 apprenants et pris part à plus de 20 conférences internationales en Afrique, en Europe, dans les Amériques et en Asie.

 

Quelles sont les raisons qui vous ont motivé à vous impliquer en éducation aux médias et à l'information (ÉMI)?

Tout a commencé pendant la période post-électorale de 2020 en Côte d'Ivoire. J'étais en première année de Master lorsqu'un soir, en parcourant Facebook, je suis tombé sur une vidéo affirmant que le pont Henri Konan Bédié (du nom du deuxième président de la République de Côte d’Ivoire) avait été attaqué et incendié par des partisans de l'opposition. Le commentaire qui l'accompagnait enjoignait à ne pas sortir le lendemain, sous peine de mettre sa vie en danger. J'ai immédiatement relayé l'information à ma tante, à mon entourage ; et je n'ai pas mis les pieds en cours le lendemain. J’ai plus tard découvert qu'il s'agissait d'une infox : la vidéo était bien réelle, mais elle montrait un pont en feu au Nigeria, victime d'une panne technique.

Ce qui m'a le plus frappé, ce n'était pas l'erreur elle-même. C'était sa vitesse de propagation, et les fractures qu'elle semait : des communautés entières se déchiraient sur la base d'informations fabriquées, partagées en quelques secondes sur WhatsApp par des gens de bonne foi. J'ai compris ce jour-là que l'enjeu n'était pas technique ; il était humain. Il fallait apprendre à lire l'information comme on lit une carte en territoire hostile : avec méthode, doute, et responsabilité. C'est ce qui m'a conduit à l'ÉMI ; non pas comme discipline académique, mais comme impératif civique.

 

Quels sont les plus grands défis actuels de votre organisation?

Les Bénévoles de l'EMI font face à trois défis structurels. Le premier est celui de la pérennité financière : nous fonctionnons essentiellement sur du bénévolat et des financements de projet, ce qui rend toute planification à long terme précaire. Le deuxième est celui du passage à l'échelle. Atteindre des dizaines de jeunes relais ÉMI, c'est à notre portée. Mais comment rejoindre les millions qui consomment de l'information sans aucun filtre critique ? C’est un réel défi. Le troisième est peut-être le plus insidieux : la désinformation s'adapte plus vite que nos formations. L'intelligence artificielle générative a radicalement changé la donne : hypertrucages, faux documents officiels, voix synthétiques de personnalités publiques, etc. Nos outils pédagogiques doivent se renouveler en permanence. Nous formons des gens à reconnaître ce qui existait hier. Le défi, c'est de les préparer à ce qui existe demain.

 

Quel changement aimeriez-vous voir parmi les jeunes et les adultes en matière de pratiques informationnelles?

Je veux voir le doute devenir un réflexe, pas une insulte. Dans nos sociétés africaines, et ivoirienne en particulier, questionner une information partagée par un proche est encore vécu comme un acte de trahison. Ce changement culturel, faire de la vérification une norme sociale et non une exception suspecte, est la transformation la plus profonde que j'appelle de mes vœux. Pour les jeunes : qu'ils comprennent que partager une fausse information, c'est en être complice. Pour les adultes : qu'ils acceptent que l'expérience de vie ne protège pas de la manipulation, au contraire, elle peut la faciliter.

 

Décrivez une réalisation qui fait votre fierté et celle de votre organisation.

Le projet Désinfox Jeunesse restera ma fierté la plus nette. Financé par Canal France International et déployé de 2023 à 2025 en Côte d'Ivoire, il a permis de renforcer les compétences de jeunes formateurs en ÉMI, qui ont à leur tour accompagné des dizaines de leaders d’organisations de la société civile, journalistes de radios communautaires, blogueurs, jeunes parlementaires et autres acteurs dans des zones à fort risque informationnel, meurtries par des décennies de manipulation ethno-politique.

 


Le RÉFÉMI en bref

Le 3 octobre 2024 lors du XIXe Sommet de la Francophonie à Villers-Cotterêts, en France, sept organismes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique du Nord voués à l’éducation aux médias et à l’information (ÉMI) ont fondé le RÉFÉMI. Il s’agit du Centre de liaison de l’enseignement et des médias (CLEMI, France), la Conférence intercantonale de l’instruction publique et de la culture de la Suisse romande et du Tessin (CIIP, Suisse), Les Bénévoles de l’EMI (Côte d’Ivoire), Polaris association (Sénégal), le Conseil supérieur de l’éducation aux médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles (CSEM, Belgique), Éduk-Média/CREMI (Cameroun), et le Centre québécois d’éducation aux médias et à l’information (CQÉMI).

Les sept organismes poursuivent quatre grands objectifs : la formation des formateurs en ÉMI; la production de ressources pédagogiques; la recherche et le partage d’expertises; le développement de la gouvernance de l’ÉMI dans l’espace francophone.

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